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IA et changement climatique en Afrique du Nord : espoir ou nouvelle inégalité ?


En Afrique du Nord, les données climatiques existent. Les algorithmes tournent. Les satellites survolent. Et pourtant, dans les villages inondés du Maroc ou de Tunisie, l’alerte arrive avec le bruit de l’eau. L’intelligence artificielle sera-t-elle enfin la messagère que ces territoires n’ont jamais eu ou une couche de sophistication supplémentaire posée sur une injustice ancienne ?


Quand les eaux montent, l’information se noie 

Dans un monde marqué par les crises, les conflits et la course à l’énergie, les alertes ne cessent de se succéder. Les regards rivés sur les écrans et les notifications s’enchaînent sans relâche. Et pourtant, l’accès à une information vitale reste profondément inégal. Derrière le torrent de données qui circule entre capitales et centres de décision, des territoires entiers restent dans l’ombre : zones sans signal, langues peu prises en compte par les outils numériques et les médias, communautés isolées qui apprennent le lendemain, par le voisin, ou jamais, ce que la nuit leur a pris.

En Afrique du Nord, ce fossé prend les contours d’une injustice silencieuse. Au Maroc, 37 personnes ont péri lors des inondations de décembre 2025 dans des provinces rurales enclavées. En Tunisie, des précipitations sans précédent depuis 1950 ont provoqué des crues soudaines dans les vallées. Dans les deux pays, le même constat s’impose : les données existent, mais l’alerte n’atteint pas toujours les zones rurales. Là-bas, la catastrophe ne s’annonce pas par notification. Elle arrive avec le bruit de l’eau.

Vue aérienne d’une ville gravement touchée par des inondations après de fortes pluies, avec des rues submergées, des bâtiments entourés d’eau et des équipes de secours en intervention.Inondations majeures dans une ville côtière, mettant en lumière les défis de l’adaptation au changement climatique et de la gestion des risques de catastrophes.
La médina de Safi engloutie par les eaux de l’oued Chaâba, en crue le 14 décembre 2025. © DR. Lieu : Maroc Copyright : Jeune Afrique

En Tunisie, les alertes météorologiques circulent entre institutions et médias pendant que certaines zones rurales attendent encore l’information. Ce n’est pas un retard technique, mais une fracture structurelle. Au Maroc, 40 % des communes rurales restent déconnectées. Dans la région MENA, la connectivité rurale stagne, tandis qu’un écart de 9 % dans la possession d’un téléphone mobile entre hommes et femmes prive des millions de femmes d’un accès direct aux alertes climatiques. Quand le réseau manque, l’information devient un privilège.

La journaliste Fatma Ben Jemaa Ghorbel l’a vécu de l’intérieur, lors des dernières inondations en Tunisie : dans plusieurs zones, aucune alerte claire n’a été émise, aucune consigne précise transmise. L’information a davantage circulé sur les réseaux sociaux que par les canaux institutionnels, avec tous les risques que cela implique.


Dans plusieurs régions rurales tunisiennes, l’information climatique ou environnementale arrive souvent tardivement, de manière fragmentée, ou dans un langage peu accessible aux populations concernées.
Fatma Ben Jemaa Ghorbel 


Ce retard ne touche pas les communautés rurales de manière uniforme. Les femmes y sont doublement exposées : premières victimes des conséquences du changement climatique, sécheresses, pénuries d’eau, pertes agricoles, elles sont pourtant, paradoxalement, les dernières à accéder à une information fiable leur permettant d’anticiper ou de se protéger. Ghorbel pointe un obstacle qui dépasse la seule question du réseau.


Le problème n’est pas uniquement technologique ; il est aussi lié à la médiation humaine, à la langue utilisée, au niveau d’éducation numérique et à l’absence de stratégies de communication adaptées aux réalités locales.
Fatma Ben Jemaa Ghorbel 


À cette fracture numérique s’ajoute un autre angle mort : celui du journalisme climatique. Dans de nombreuses régions isolées, les catastrophes restent peu documentées faute de données accessibles, d’infrastructures ou de relais médiatiques locaux. Là où le réseau disparaît, l’information disparaît souvent avec lui. Pourtant, à mesure que les crises climatiques gagnent du terrain, les solidarités locales, comme les groupes de jeunes, les radios locales, ou les initiatives communautaires ne suffisent plus toujours à faire circuler l’alerte. Entre villages isolés, zones sans réseau et informations dispersées, une autre promesse émerge désormais : celle de l’intelligence artificielle (IA). Une technologie capable, peut-être, de rapprocher enfin les données climatiques de ceux qui en ont le plus besoin, et de transformer, au passage, la manière de raconter ces territoires oubliés.


Une avancé technologique à l’écoute du rural ? 


L’IA ne manque pas de promesses. Systèmes d’alerte précoce, analyse satellitaire, traduction automatique, cartographie des zones à risque et isolées: les outils existent, et leur potentiel pour atteindre les communautés rurales les plus exposées est réel. Pour Haikel Drine, entrepreneur et expert en IA, les applications concrètes sont déjà à portée de main. Dans le contexte climatique, l’IA peut notamment aider à détecter plus rapidement les signaux de sécheresse, de stress hydrique, d’incendies, d’inondations ou encore de dégradation des sols, à partir de données satellitaires, météorologiques ou agricoles. Mais pour lui, la technologie ne peut être efficace sans ancrage humain. 


L’IA peut améliorer la couverture des territoires invisibilisés, mais seulement si elle est articulée à un journalisme de proximité.
Haikel Drine

Experts et entrepreneurs débattent du rôle de l’intelligence artificielle dans l’innovation et la collaboration entre startups et grandes entreprises lors d’une conférence en Tunisie.
Table ronde sur l’innovation ouverte en intelligence artificielle réunissant des experts, entrepreneurs et représentants d’entreprises lors d’une conférence dédiée à l’IA.

Table ronde sur l’innovation ouverte en intelligence artificielle réunissant des experts, entrepreneurs et représentants d’entreprises lors d’une conférence dédiée à l’IA au Forum méditerranéen de l’IA en 2025. Lieu: Tunisie . Copyright : Haikel Drine


 Pour le journalisme de terrain, ce changement d’échelle est porteur d’espoir. La journaliste et l’analyste des usages de l’IA, Fatma Ben Jemaa Ghorbel, partage cet espoir, depuis le terrain tunisien. 


Dans des régions où les médias traditionnels manquent parfois de moyens logistiques pour couvrir certaines zones rurales, l’IA peut devenir un outil d’appui extrêmement précieux.
Fatma Ben Jemaa Ghorbel


Elle rappelle également que le journalisme porte aujourd’hui une responsabilité essentielle : transformer une information technique en contenu compréhensible, utile et humain. C’est précisément là que l’IA pourrait changer la donne, en automatisant la traduction, en simplifiant des données complexes et en rapprochant le langage scientifique de celles et ceux qui en ont le plus besoin.


Quand l’IA devient un miroir déformant


Mais la promesse a son revers. Une IA, mal conçue ou mal déployée, ne comble pas les fractures. Elle les creuse. Et dans des régions où l’accès à l’information est déjà structurellement inégal, ce risque n’est pas théorique. Le premier angle mort, c’est celui des biais. Selon l’expert Drine, les modèles d’IA sont entraînés sur des données majoritairement issues du Nord global, plus abondantes, plus propres, plus continues. Résultat : certaines zones d’Afrique du Nord sont tout simplement moins bien représentées, donc moins bien modélisées. 


 Les grands modèles gèrent beaucoup mieux l’anglais que l’arabe, et encore moins les variantes dialectales, amazighes ou d’autres langues africaines. Cela crée une hiérarchie implicite de visibilité : ce qui est bien numérisé existe davantage, ce qui ne l’est pas devient marginal ou inaudible.
Haikel Drine


À cette inégalité structurelle s’ajoute un second risque, plus immédiat : la désinformation. Dans les moments de crise climatique, l’IA peut autant amplifier l’alerte que la noyer sous un flot de contenus manipulés. La journaliste Ben Jemaa Ghorbel l’a observé directement lors des dernières inondations.

Nous avons vu circuler des vidéos sorties de leur contexte, des montages émotionnels et des contenus générés par l’intelligence artificielle, souvent utilisés pour susciter la peur ou amplifier le sensationnalisme.
Fatma Ben Jemaa Ghorbel

Groupe de femmes portant des tenues traditionnelles et des foulards, se tenant la main en cercle en extérieur dans une cour au mur terracotta.
Femmes en milieu rural se tenant la main lors d’une action communautaire contre le changement climatique. Lieu : Maroc . Copyright : africaglobalvillage


Et les premières victimes de ces manipulations sont, là encore, les plus vulnérables, communautés rurales, personnes âgées, femmes peu connectées aux outils de vérification numérique. L’IA ne promet pas seulement de mieux informer. Elle promet de rendre visible ce qui ne l’était pas. Mais sans garde-fous, elle peut se retourner contre ceux qu’elle prétendait protéger.


Pour une IA qui parle enfin leur langue

Face aux risques, les trois voix interrogées convergent vers une même conviction : l’IA inclusive ne se décrète pas, elle se construit. Et cette construction exige des conditions précises, à la fois techniques, éthiques et politiques. En outre , sur le plan infrastructural, le point de départ reste brutal : sans réseau, sans équipement, sans données locales de qualité, aucun outil ne peut atteindre ceux qui en ont le plus besoin. Fatma Ben Jemaa Ghorbel le formule clairement : 


 L’inclusion numérique ne doit pas être pensée uniquement en termes d’accès à Internet, mais aussi en termes de compréhension, de représentation et de participation.
Fatma Ben Jemaa Ghorbel

Des systèmes d’alerte géolocalisés, des contenus en arabe dialectal et en amazigh, des formats audio et mobiles adaptés aux usages ruraux : autant de prérequis techniques sans lesquels l’IA reste une promesse urbaine.

Mais la technique seule ne suffit pas. Haikel Drine insiste sur une condition souvent négligée : la gouvernance pluraliste.


Il faut associer médias, chercheurs, société civile, institutions publiques, communautés rurales et femmes dans la conception même des outils.
Haikel Drine

Concevoir avec, et non pour, c’est là que se joue la différence entre un outil d’émancipation et un système qui parle « sur » les communautés plutôt qu' »avec » elles. Il ajoute qu’un engagement politique clair est tout aussi nécessaire, pour ancrer ces technologies dans des stratégies publiques de résilience climatique.

Pour conclure , face à l’urgence climatique, le véritable défi n’est pas de produire toujours plus de données, mais de faire parvenir l’information à celles et ceux qui en ont le plus besoin, au moment décisif. Une alerte invisible, incomprise ou inaccessible reste une alerte inutile. Demain, lors d’une crue soudaine, le premier signal viendra peut-être d’un algorithme capable de détecter le gonflement des oueds avant même les premiers débordements. Mais l’essentiel se jouera ailleurs : dans la capacité de ce signal à atteindre à temps la femme isolée d’un village, le pêcheur qui prend la mer ou la famille vivant en zone inondable. L’enjeu n’est donc plus de savoir si l’IA peut anticiper la catastrophe. Il est de savoir si cette anticipation peut réellement protéger. Car une technologie qui ne touche pas les plus vulnérables reste une promesse inachevée. Et c’est seulement lorsqu’elle devient accessible, compréhensible et utile à tous qu’elle mérite pleinement le nom d’outil de résilience.


Sources


Ce travail a été réalisé dans le cadre de la deuxième phase du projet d’ARTICLE 19, intitulé « Le droit d’accès à l’information et les enjeux environnementaux dans la région du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord », avec le soutien de

Copyright : Blue Tunisia Media 2026

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